La France

En novembre 1957, papa, maman et leurs six enfants embarquent à bord d'un avion de la compagnie Douglas. Deux jours et demi de voyage, avec quelques escales.

La petite famille arrive en France à l'aéroport d'Orly. C'est le mois de Novembre et le climat est rude. Maman et les enfants sont surpris, lorsqu'ils ouvrent la bouche, qu'une fumée s'en dégage. C'est la collision entre la température du corps humain et le froid de l'extérieur.

 

C'est d'Orly que sont parties les dernières troupes françaises pour l'Indochine, le 3 mai 1954.


La famille est transférée sur Paris et pris en charge par l'Armée du Salut.

Le départ d'Indochine, décidé si subitement à cause des événements, n'a pas laissé le temps à papa de prévoir suffisamment d'argent pour leur retour.

A Paris, ils sont hébergés, habillés (vêtus de duffle-coat gris et chaussés de gros godillons) et nourris par l'Armée du Salut.

La nuit, ils dorment dans des lits rudimentaires.

Ces conditions de vie durent 3 ou 4 jours.

De Paris à Le Vigeant

Lorsqu'il a démissionné de la Légion étrangère, papa n'avait fait aucune démarche pour obtenir sa retraite militaire (20 ans d'armée). C'est maman qui, beaucoup plus tard, avec l'aide d'un ami, a fait le nécessaire. Ainsi la retraite fut versée à nos parents, mais tout l'arriéré a été perdu (de 1947 à 1961). Dieu seul sait si nous en avions besoin ! Nos parents auraient pu s'offrir une maison avec cet argent et nous aurions été épargnés par la misère.

Aujourd'hui, maman perçoit la retraite de réversion.

Papa avait de très grandes qualités, mais il était trop fier pour s'abaisser à demander, même son dû. Il a renoncé à son héritage en renonçant à sa famille et en se faisant porté pour mort (il avait fait envoyer du Vietnam un faux certificat de décès à sa famille de Belgique).

Enfin, peut-être avions-nous besoin de connaître l'adversité pour apprendre ce que c'est de vivre.

Papa me disait souvent : "Dans la vie, il faut avoir bouffé de la vache enragée pour savoir ce qu'est de vivre".

Il est passé par là, c'est pourquoi son esprit était ouvert, et il comprenait beaucoup de choses...

Germaine

Départ ensuite pour la Vienne, à Montmorillon, puis arrivée en cars à Le Vigeant.

Le Vigeant est un petit bled se trouvant à quelque kilomètres de l'Isle-Jourdain.

La famille est logée comme les autres rapatriés d'Indochine au camp de "La Rye".

Papa et maman y retrouvent d'anciennes connaissances d'Indochine, dont M. et Mme Chapuzet, ainsi que leur fille Marie.

Guy Chapuzet, beaucoup plus jeune que papa, est un très bel homme au corps athlétique et au charme fou. C'est un de ses meilleurs copains.

A Saïgon, lorsqu'ils sortaient ensemble, ils revenaient à la maison dans de drôles d'états, ébréchés et blessés car ils participaient à des bagarres.

Son épouse, ravissante, est une petite vietnamienne toute menue, très féminine et élégante, avec également beaucoup de charme.

Nous les avons revus une fois en région parisienne, ils venaient nous rendre visite à la Cilof.

Nous avons appris, quelques années après, leur divorce. Ils habitaient Fréjus.

Nous n'avons plus de contact avec lui, mais maman en avait gardé avec son épouse.

Aujourd'hui, elle est aux Etats-Unis, mariée à un riche américain, M. Leparoux, et ont une grande famille constituée de 15 enfants.

Nous les avons rapidement perdu de vue.

Germaine

Après les rapatriés d'Indochine, ce fut au tour des rapatriés d'Algérie de 1962 à 1964.

 

Le camp de La Rye est un ancien camp de prisonniers de la guerre de 39-45.

Il est constitué de longues baraques en béton. Chacune de ces baraques comportent 2 à 3 logements rudimentaires, sol en béton, pas de W.-C. ni de salle d'eau. Papa, maman et les enfants se lavent dans la cuisine et font leurs besoins dans des seaux hygiéniques. Les parents ont une chambre, les enfants occupent une grande chambre tous ensemble. Il y a quatre pièces : la cuisine, deux chambres, et une pièce servant d'entrepôt de charbon et de buanderie. Le tout est chauffé à l'aide de poêles à charbon.

Chaque famille a un petit lopin de terre, afin de pouvoir y cultiver quelques légumes.

Jeanne, ainsi que les petites eurasiennes de son âge, font des ravages auprès de la gente masculine indigène. En s'amusant, elles obtiennent la faveur de ces jeunes gens sans rien donner en contrepartie.

Les eurasiennes sont considérées comme des beautés rares, surtout dans des endroits aussi reculés de France où personne ne voyait de gens typés.

A l'école, les enfants dégringolent de deux classes au moins car le niveau d'études est supérieur à celui de la colonie. Germaine, à 10 ans, est en classe de 9e. C'est pourquoi, avec du retard, elle n'a passé son BEPC qu'à 17 ans.

Jeanne est envoyée dans une école d'apprentissage de couture.

 

Quant à moi, à l’école, les petits français me poursuivaient en me lançant des cailloux et en me traitant de "chinoise verte à la patte jaune". Pourquoi "chinoise verte" ? Peut-être nous prenaient-ils pour des "Martiens". Effectivement nous faisions partie d’une faune inconnue du coin.

Lorsque nous étions au Vietnam, ce fut "Farine blanche" ou "Visage pâle".

Germaine

On raconte que des prisonniers ont été fusillés en masse dans le camp et que, le soir venu, ils viennent hanter les lieux. Encore des histoires de fantômes qui effraient les enfants.

 

Papa fait la navette entre Le Vigeant et Paris, en quête de travail.

La famille a quelques subventions de l'état français, mais cela ne leur permet pas de s'alimenter correctement. Aussi, à partit du 15 du mois, la petite famille se contentent de pâtes ou autres féculents pour calfeutrer l'estomac. Quant à l'habillement, des associations leur fournit de quoi se vêtir. Maman désespère et pleure souvent. Le Vietnam, sa famille, lui manquent. Heureusement, elle retrouve au camp des anciens amis de Saïgon.

La vue est très rude et il faut qu'elle gère quasiment seule une famille nombreuse, sans compter les problèmes d'argent.

 

La vie, par rapport à celle des colonies au Vietnam, n'est plus du tout la même. Maman se met à fumer.

Un jour, avec l'aide d'un ami, elle écrit à tante Jeanne (tante de papa) afin de lui dire qu'ils sont arrivés en France et que son neveu est toujours vivant.

Tante Jeanne est la seule personne de la famille Belge avec qui papa avait gardé contact au Vietnam.

Tante Jeanne répond à maman, suite à cette lettre : "Je ne croirai mon neveu vivant que lorsque je recevrai une lettre écrite de sa main".

Malheureusement, papa refuse catégoriquement d'écrire cette lettre. Maman lui en tiendra rigueur longtemps après.

 

En août 1959, une petite fille naît, Françoise, à Montmorillon.

 

Un an après, Germaine fait son entrée en 6e. Le collège se trouve à l'Isle-Jourdain, situé à 6 km du camp. Un car de ramassage scolaire fait la navette pour l'école, mais celui-ci a souvent des problèmes mécaniques. Germaine finit souvent le trajet à pied.

Pour cette raison, papa et maman prennent la décision de l'inscrire en pension à l'Isle-Jourdain, chez le directeur du collège.

C'est l'année de la conversion de l'ancien franc au nouveau franc.

Papa obtient enfin un poste au Ministère de la Reconstruction à Paris.

 

Le temps de trouver un logement, il reste à Paris.

Au bout d'un certain temps, un logement de 5 pièces lui est proposé en région parisienne, à Viry Chatillon, dans la cité "la Cilof", cité réservée aux fonctionnaires de l'état (tout ministère confondu).

Papa revient chercher maman et les enfants pour se rendre dans leur nouvel appartement.

3 ans se sont écoulés depuis leur arrivée dans la Vienne.

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Commentaires: 4
  • #1

    Eric (mardi, 26 mai 2009 22:12)

    Juste merci pour ça. C'est vraiment précieux.

  • #2

    Germaine (samedi, 27 juin 2009 11:23)

    Lorsque le temps me le permettra,je développerai la suite : La CILOF jusqu'à mon départ de la maison.
    Surtout les efforts de nos parents pour nous élever,leur mérites malgré les rigueurs de la vie
    Par la suite chacun de nous a construit sa vie et le récit de leur vie leur appartient

  • #3

    Coralie (mercredi, 18 novembre 2009 12:30)

    Merci encore...
    Maman n'a malheureusement jamais eu la force de nous raconter cette histoire si importante pour chacun d'entre-nous. Nous ne pouvons pas lui en vouloir car je suis convaincue qu'elle souffre encore de ce déracinement.
    Je n'aurais jamais imaginé un passé aussi lourd pour nos grand-parents...
    Au travers de ce récit, j'ai là un beau témoignage de courage de force et d'humilité à transmettre à mes enfants.

  • #4

    lucien (mardi, 06 avril 2010 22:12)

    Super, je reviens sur mes souvenirs enfouis, et plus!!
    Merci mes soeurs!!